
Je me suis toujours demandé quels sentiments éveillerait ma première rencontre avec un gorille des montagnes. À quoi ressemblerait son regard ? Le regard pesant de l’éléphant, véritable roi de la savane ? Le regard détaché du lion, ennuyé par notre présence ? Ou le timide regarde du zèbre, rencontré par hasard sur la route ?
Diane Fossey, une primatologue américaine, décrivait dans son journal que le premier sens sollicité lors de la rencontre avec les gorilles est l’odorat, suivi de l’ouïe et enfin de la vue. Je m’attendais donc à une expérience similaire en respirant l’air humide et en attendant les premiers signes de la présence de ces plantigrades.
Nous nous rapprochions, l’heure de la rencontre arrivait. Dans les pas de notre guide, nous avons dû traverser encore une étendue de brousse ; notre excitation grandissait. Soudain, le ranger s’est tourné vers nous et nous a fait un signe de tête, pointant vers la droite. J’ai suivi son regard, surprise et défiante, car conformément à ma vision romantique, j’aurais d’abord dû sentir, puis entendre, et enfin voir ! En fait, c’est Humba qui m’a vue le premier – sans un geste et sans même un clignement de paupière, il m’a regardée droit dans les yeux.




À ce moment-là, j’aurais tout donné pour savoir à quoi il pensait. Peut-être se demandait-il pourquoi des créatures imberbes sur deux jambes lui rendaient visites, le regardaient pendant une heure puis s’en allaient, on ne sait où ? Peut-être se demandait-il pourquoi notre Mère Nature ne l’avait pas inclus dans ses projets d’évolution et l’avait abandonné voilà quelques millions d’années au milieu de la jungle congolaise ?
Cependant, il restait silencieux et je ne voyais dans ses yeux humains qu’une bienveillante curiosité. Au moins, c’est ce que je voulais croire. Une chose était sûre – il n’avait rien du regard du gorille de la fameuse chanson de Brassens !
Les gorilles à qui nous avons rendu visite sont habitués à voir des humains ; cette famille est même considérée comme la plus paisible du parc. Humba, le mâle dominant, est en effet un modèle de sérénité, peut-être parce que ses 200 kilos n’incitent personne à lui chercher querelle!
Les gorilles à qui nous avons rendu visite sont habitués à voir des humains ; cette famille est même considérée comme la plus paisible du parc. Humba, le mâle dominant, est en effet un modèle de sérénité, peut-être parce que ses 200 kilos n’incitent personne à lui chercher querelle!




Sur la piste des gorilles des montagnes
L’observation des gorilles des montagnes n’a rien à voir avec une promenade dans un zoo – les grands singes que nous allons rencontrer ne vivent pas en captivité, mais se déplacent librement dans la jungle congolaise. Pour les rencontrer, nous allons devoir les chercher dans la jungle, ce qui prend entre 30 minutes et 4 heures, selon leur position. Les touristes ne peuvent rencontrer que des familles de gorilles bien habitués à la présence humaine.
Dans son journal Gorilles dans la brume, la primatologue a insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de respecter « le protocole des gorilles » : garder une certaine distance au début, imiter le comportement des gorilles en mangeant des feuilles, éviter de se tenir debout afin de faire preuve de soumission et montrer notre respect. La curiosité naturelle chez les gorilles a beaucoup aidé Diane à mener ses premières expéditions – ce trait de caractère est chez eux aussi fort que la timidité.
Au cas où un gorille chargerait, on ne doit pas lui tourner le dos et essayer de s’enfuir. Ce comportement peureux l’inciterait à nous attraper par la jambe, nous immobiliser avec ses 200 kg des muscles et à planter ses crocs dans notre cou. Je dramatise un peu, mais il vaut mieux être conscient des conséquences possibles d’un « malheureux malentendu » avec le dos argenté.
Au contraire, il est recommandé de garder son calme, de lui montrer notre soumission et de ne pas le regarder droit dans les yeux. Il considérerait cela comme une sorte de défi (s’il n’est pas énervé, on peut le regarder dans les yeux sans problème). S’il essaye de nous tirer la main ou la jambe, il ne faut pas résister.
Les gorilles sont beaux et intelligents, ils n’en restent pas moins des animaux sauvages et leur comportement reste imprévisible – surtout s’ils se sentent menacés. C’est la raison pour laquelle on n’est pas autorisés à les approcher à moins de 7 mètres ; il est également hors de question de les nourrir, les toucher ou les appeler.
La réciproque n’est pas toujours vraie – les petits gorilles ne respectent pas la distance des 7 mètres et tentent d’atterrir sur nos têtes en sautant de branche en branche. À un moment, Humba, ennuyé par notre présence et par les regards curieux droit dans les yeux, s’est soudainement levé, nous dépassant de quelques centimètres, pour tapoter sur le dos de notre guide et monter sur l’arbre ; un signe de complicité avec lui ?


Comment habituer les gorilles à la présence humaine ?
Au début, l’habituation de ces primates à la présence humaine peut être longue et difficile. Le but est de s’assurer que les homo sapiens ne lui fassent pas peur et ne les perturbent pas. Par nature, les gorilles sont timides et peureux – s’il rencontre un humain pour la première fois, un dos argenté n’hésitera pas à le charger sans se demander s’il est son ennemi ou son ami. Les touristes ne sont bien évidemment autorisés qu’à partir à la rencontre des gorilles bien habitués aux humains.
Il n’y a donc pas de risques si l’on suit les règles et si on les respecte (surtout en ce qui concerne le silverback). Diane Fossey était persuadée que, par nature, les gorilles sont également doux et préfèrent éviter la violence à tout prix. Il est difficile de ne pas partager cette idée quand on regarde le quotidien de la famille Humba.
Je ne me suis jamais sentie si proche de la nature. La rencontre avec les gorilles dans les Virunga fut sans doute l’une des plus belles aventures de ma vie.
Bien à savoir sur les gorilles
— A ne pas confondre avec un gorille des plaines, les plus souvent rencontrés dans les zoo.
— Ils s’organisent en familles ayant la structure d’un harem ; chaque famille est dirigée par un mâle sexuellement adulte, auquel plusieurs femelles – et leur bébés – sont soumises.
— Une ceinture argentée apparaît sur le dos des mâles après la puberté, à partir de leur 12ème année.
— La grossesse dure 9 mois comme chez les humains.
— Leur espérance de vie moyenne est de 40 à 45 ans.
— Ils se nourrissent de plus d’une centaine d’espèces différentes de plantes – le dos argenté peut en manger jusqu’à 30 kg par jour.
— Les interactions entre les familles, souvent violentes, amènent parfois à un changement de leur composition – le dos argenté le plus dominant peut alors s’approprier de force une femelle appartenant à un autre silverback. Si elle a des petits, ils sont condamnés à mourir.
— Le dos argenté ne tolérera pas de progéniture étrangère dans son harem, et surtout des mâles qui pourraient le menacer une fois devenus adultes.




Sources
- Documentaire Virunga, disponible sur Netflix. L’histoire récente du parc et de sa lutte pour sa survie.
- Discours d’Emmanuel de Merode lors de Tedx Talks, Une histoire de renouveau de conflit et d’espoir.
- RDC: Virunga, au-dessus du volcan, ARTE.
- Documentaire Cité de la joie, disponible sur Netflix. L’histoire d’un centre de convalescence pour femmes violées au Congo, dirigée à l’initiative du lauréat du prix Nobel de la paix en 2018, Denis Mukwege.
- Minéraux et conflits, rebelles et enfants soldats au Congo, VICE.
- Livre Congo, une histoire, David Van Reybrouck.
- Livre Rivière de sang: Voyage au cœur brisé de l’Afrique, Tim Butcher.

