
La forêt primaire africaine est un sanctuaire qui n’a jamais été profané par la main de l’homme, c’est une jungle vierge et sauvage. Progressant au milieu de ces arbres s’élevant jusqu’au ciel, nos jambes s’emmêlent dans des tentacules, ces lianes omniprésentes qui nous empêchent de pénétrer trop facilement les secrets de cette forêt. Parfois, elle ne permet même pas de s’appuyer sur les troncs de ses arbres pour prendre un peu de repos. L’homme, ici, n’est pas le bienvenu – il ne peut donc que marcher lentement et trembler de peur à l’idée des piqûres de moustiques ou d’araignées et des morsures des serpents.
Le parc national de Taï se situe entre les rivières Sassandra et Cavally, le long de la frontière avec le Libéria. C’est l’une de dernières forêts primaires d’Afrique de l’Ouest et la seule de cette superficie en Côte d’Ivoire – le pays ayant abattu plus de 90% de son patrimoine forestier pour développer la culture du cacao, du caoutchouc et de l’huile de palme – enjeu d’énormes contrats avec les géants de l’agroalimentaire. Taï abrite de nombreuses espèces menacées : hippopotames nains, duikers, mangabeys, chimpanzés, éléphants de forêt et léopards. Avec un peu de chance, on peut en apercevoir certains !
Vous pouvez visiter le parc avec l’une des organisations écotouristiques qui emploient les communautés locales. Le siège de la première organisation, qui s’occupe des mangabeys et des colobes rouges, se trouve dans le village de Taï. L’autre, qui étudie les chimpanzés, est située un peu plus vers le sud, dans le village de Djouroutou. Plus d’informations sur leur site ici.

Le parc accueille des touristes principalement en saison sèche. Néanmoins, se rendre sur place n’est pas si facile – depuis Abidjan, cela prend environ deux jours en voiture. L’écolodge Taï recommande de rejoindre le village de Taï la veille de l’aventure afin de partir en forêt tôt le matin. L’infrastructure touristique y est réduite à sa plus simple expression – on n’y a trouvé qu’un seul hôtel, appelé Beau Séjour. Juste à côté de l’hôtel, vous pouvez manger et boire un verre dans ce « Maquis 5 étoiles ».

L’écolodge Taï : un circuit ethnobotanique
On est parties dans la forêt le lendemain de notre arrivée avec notre guide (Nicole) pour rejoindre le camp appelé écolodge Taï. Après quelques heures de marche, on a entamé une merveilleuse période de digital détox.

L’écolodge Taï vous propose deux options de séjour : un Circuit Ethnobotanique et un circuit Nature et Culture. On a choisi le premier, qui comprend l’observation des singes et la découverte de la forêt au long d’un circuit ethnobotanique avec un guide spécialisé. On a passé deux nuits au camp – le tarif couvre le logement et les repas « comme à la maison ivoirienne » faits par Louise, une vraie spécialiste qui émerveillera vos papilles !
L’observation des mangabeys prend environ une demi-journée, car il faut d’abord les rejoindre depuis le camp. La traversée de la jungle peut prendre plusieurs heures, tout dépend où se trouvent les singes. Le port de masques est toujours obligatoire à leur proximité – l’homme peut transmettre ses microbes aux animaux, ce qui a d’ailleurs provoqué dans le passé l’extinction de familles entières de primates, ces derniers étant particulièrement sensibles aux maladies respiratoires.
Les mangabeys font partie des primates et forment de grands groupes sociaux allant jusqu’à 80 individus. Ils se déplacent au sol à la recherche de nourriture : fruits, graines, invertébrés ou feuilles. Leur population est en constante diminution en raison de la déforestation et du braconnage.

Les mangabeys sont habitués à la présence des guides locaux, et donc de l’homme, depuis des années – ainsi, les visiteurs peuvent les observer dans leur milieu naturel.






En plus des mangabeys, vous allez trouver d’autres singes, par exemple les colobes rouges (piliocolobus badius badius), vivant à la cime des arbres – si haut que l’on n’a pu les voir qu’à l’aide de jumelles. Les colobes forment de grands groupes sociaux de 60 individus maximum. Ils se nourrissent principalement de jeunes feuilles qu’ils mâchent pendant de longues heures.

Sur les traces des chimpanzés

La rencontre avec nos cousins, les chimpanzés, n’est possible qu’à partir du village de Djouroutou, où se trouve l’agence d’écotourisme qui organise ces expéditions.
Contrairement aux gorilles des montagnes, les chimpanzés sont carnivores ; leur menu comprend ainsi d’autres primates, les mangabeys par exemple, ou – quelle horreur – les jeunes enfants ! L’observation de ces animaux très rusés n’est donc possible qu’à partir de 16 ans. D’ailleurs, la petite taille et les réactions imprévisibles des enfants, telles que les attaques de panique ou de peur, pourraient encourager les chimpanzés à les attaquer.
Rencontrer les chimpanzés sauvages dans leur habitat naturel est une expérience magique, au regard de la ressemblance de nos comportement. Ils rient et se fâchent, sympathisent et apprennent de nouvelles choses en imitant les plus vieux et les plus sages d’entre eux. Vous pouvez les admirer de plus près dans le film de Disney « Chimpanzé », où les rôles principaux sont justement tenus … par les chimpanzés de Taï !
La veille de l’aventure, on part à pied depuis le village vers camp où l’on va passer la nuit (situé à environ 12 kilomètres, au cœur de la forêt). Le lendemain, on se réveille trois heures avant le lever du soleil. Notre guide, Kevin, nous amène dans l’obscurité la plus totale jusqu’à l’endroit où les chimpanzés se sont installés la veille. Ils font leurs nids très haut dans les arbres, d’où ils redescendent, au lever du soleil, à la recherche de nourriture : noix, fruits, fourmis ou termites.
On marche quelques heures dans un terrain vallonné à la lumière des torches. Arrivés sur place, on met des masques et on s’immobilise sur un gros tronc pourri. À l’aube, les hautes branches se mettent à vibrer violemment sous les assauts des chimpanzés dont les cris commencent à déchirer le silence :
Nos yeux se sont déjà habitués à la pénombre – on distingue mieux les silhouettes de ces «boules de poils noirs», comme les appellent malicieusement les guides. Les chimpanzés sautent lourdement des arbres sur le sol en se saluant bruyamment, leurs aboiements et leurs hurlements se mêlent au bruit des branches qui se brisent sous leur poids.
Ce spectacle me bouleverse et me fait voyager dans le temps : suis-je en train de contempler nos ancêtres dans leur forme de vie la plus primitive qui soit ?




Les chimpanzés, contrairement aux gorilles, peuvent utiliser une douzaine d’outils différents, principalement pour se nourrir : des pierres pour casser les noix, ou des bâtons pour extirper les insectes de leurs cachettes. Avant que Jane Goodall découvre en Tanzanie que les chimpanzés peuvent utiliser des outils, les chercheurs n’attribuaient cette compétence qu’aux humains. Après cette découverte, le concept scientifique de ce qu’est « un être humain » a été révisé. Sinon, il aurait fallu admettre que le chimpanzé était également humain, comme aimait à plaisanter le docteur Louis Leakey, superviseur scientifique de Jane Goodall.
Les chimpanzés de Taï sont habitués aux gens depuis de nombreuses années, ils ne nous accordent donc pas beaucoup d’attention (à l’exception des jeunes visiblement très intéressés par notre présence). Il ne faut surtout pas les approcher à moins de sept mètres, à moins qu’ils n’en décident autrement, pas plus qu’il ne faut les regarder droit dans les yeux trop longtemps, car ils peuvent se sentir agressés. Il était de ce fait difficile pour moi de les photographier. Il me semblait aussi que la vue de l’appareil photo les gênait, car ils me tournaient immédiatement le dos dès que je les cadrais.
Les chimpanzés sont rares en Afrique de l’Ouest aujourd’hui – leur habitat naturel disparaît au rythme de la déforestation ; quant au braconnage, il est très pratiqué, malgré les peines élevées d’emprisonnement. Les revenus du tourisme contribuent à la protection de chimpanzés, notamment en incitant les communautés locales à arrêter de manger de leur viande.
Je n’ai pas vu le temps passer ; au bout de deux heures et demie en compagnie des chimpanzés, il a fallu retourner dans le monde des humains : celui des plats bien cuits servis avec des couverts, de l’eau courante et chaude qui coule du robinet et de la lumière artificielle qui fait disparaître les étoiles.


Pourquoi rencontrer les chimpanzés à Djouroutou
Avant de venir à Taï, j’ai lu que l’observation des chimpanzés était plus intéressante, moins chère, plus accessible et, de façon générale, plus recommandable en Afrique de l’Est qu’ici. Et oui, la Tanzanie et l’Ouganda seront plus faciles d’accès pour un voyageur ; néanmoins, rien ne remplacera le côté intime de l’observation en petit comité de ces primates dès leur réveil, le parc étant beaucoup moins fréquenté par les touristes. De plus, Djouroutou nous accorde 2 heures et demie en compagnie des chimpanzés, et pas juste une heure comme c’est dans le cas de l’Ouganda. Les guides (et surtout notre guide, Kevin) sont une source inépuisable d’anecdotes sur la forêts et ses habitants, on a passé une journée inoubliable ensemble. Tout cela a fait que le séjour à Taï a été l’une de mes plus belles rencontres avec la faune sauvage en Afrique.

Sources
- My Life with the Chimpanzees, Jane Goodall.
- Jane, le documentaire sur les recherches et la vie de Jane Goodall, disponible sur Netflix.
- What separates us from chimpanzees, Jane Goodall, TED.
- How humans and animals can live together, Jane Goodall, TED.
- Chimpanzee, le documentaire de Disney tourné dans le parc.






