Qu’est-ce qui nous vient à l’esprit lorsque l’on pense à l’Iran, l’ancien empire persan ?
Persépolis, ou plutôt ses ruines, qui nous rappellent la gloire passée de la Perse ? Les bazars plongés dans les odeurs de pistaches, de tapis et de poussière ? Peut-être entendons-nous les cris des manifestants qui demandent le départ du shah ? Peut-être entendons-nous la voix du speaker à la radio annonçant de nouvelles sanctions, moyen que le monde utilise pour se défendre contre les plans de l’Armageddon nucléaire ? Moi, ce qui me vient à l’esprit lorsque je pense à l’Iran après mon voyage, c’est l’hospitalité iranienne – hospitalité désintéressée, gentille et presque envahissante.
L’hospitalité à l’iranienne




Les Iraniens ne sont pas habitués à voir des étrangers hors des grandes villes. Souvent, notre présence éveille une curiosité amicale, provoque des salutations, des questions, ou bien des conversations : D’où venez-vous, vous faites quoi ici, si loin de chez vous ? Comment ? Lehistan ? (Lehistan, c’est le nom de la Pologne en persan) Si loin ! Prends ça pour la route, ma chérie, bienvenue en Iran ! – en meglissant un gâteau, une pomme ou un autre fruit. C’est qui est incroyable c’est que toute cette conversation ne comprend que des gestes et des sourires – on ne connaît pas le persan et il est difficile de communiquer en anglais avec les autochtones qui vivent en province.
Les gardiens de la moralité publique



En Iran, il faut tenir compte des normes sociales et religieuses. Pour les femmes, les vêtements doivent couvrir les bras et les fesses pour ne pas trop attirer les regards des hommes. Quant à ces messieurs, ils sont soumis à une loi moins stricte ; néanmoins, les shorts ne sont pas les bienvenus. En République Islamique d’Iran, toutes les « femmes » âgées de plus de neuf ans sont obligées de porter un voile sur la tête. Les touristes n’y échappent pas non plus.
Cependant, vous pouvez vous permettre un peu d’extravagance et sortir votre frange à l’extérieur du foulard. C’est la façon dont les Iraniennes expriment leur opposition à cet « accomplissement » de la révolution islamique. On a donc sorti notre frange tous les jours.
Pantalons, shorts et manches courtes doivent attendre une meilleure occasion. Sinon, vous allez faire une promenade au centre de détention le plus proche ou au magasin de fringues avec « des gardiens locaux de la décence ». On les appelle ici la hijab police.

Porter un hijab n’est pas particulièrement gênant – je dirais même que cela fait partie du climat du voyage. Néanmoins, il s’agit d’un des nombreux exemples de la discrimination des femmes en Iran après la révolution islamique de 1979 et de la limitation de leurs libertés et de leurs droits, y compris dans l’enseignement supérieur. L’hijab, symbole d’oppression du régime islamique, a été très habilement détourné par les Iraniennes en accessoire de beauté. En me baladant dans les rues de Téhéran, j’ai admiré l’éventail de couleurs et de motifs que les femmes portaient sur la tête et j’ai eu honte de mon foulard tout noir et tout triste.
La prohibition n’est pas une plaisanterie. En Iran, il est strictement interdit de boire de l’alcool. On ne peut même pas en transporter. Mais en fait de nombreux Iraniens distillent leur propre goutte, qu’ils transportent souvent dans de vulgaires sacs en plastique. J’ai d’ailleurs été une fois d’une extrême maladresse : alors que j’essayais de le verser directement du sac, j’ai répandu par malheur presque tout l’alcool sur le sol de la cuisine de notre hôte. J’ai alors eu l’occasion d’entendre pour la première fois ce cri : Ya, haraaam! – le cri de désespoir d’un musulman levant les bras au ciel à la vue d’un tel gaspillage d’alcool ! (haram – tout ce qui est interdit dans l’islam).
L’Iran : pas si effrayant qu’on le décrit

En Iran, le couchsurfing est interdit – mais en fait, on a été logées chez l’habitant tout au long de notre séjour. Il n’y a pas de meilleur moyen pour comprendre à quel point la société iranienne moderne contraste avec le régime conservateur arriéré (et avec l’image déformée que les occidentaux ont de l’Iran). Beaucoup d’amis m’ont demandé si je n’avais pas peur d’y aller – après tout, l’Iran est un pays si dangereux. Et de leur côté, les Iraniens m’ont demandé si je n’avais peur de vivre à Paris et d’y prendre le métro, ou si je n’avais pas envie de déménager ! À cette époque, les autorités iraniennes déconseillaient tous les voyages en France (2016).
Du point de vue touristique, l’Iran semble être l’un des pays les plus safe du Proche et du Moyen Orient. Même les femmes décident d’y voyager toutes seules. Je n’ai pas eu de sentiments de danger, d’anxiété ou d’incertitude : le regard masculin, si insistant et inévitable dans les pays du Maghreb, n’a pas sa place ici. Personne ne nous a mis la main aux fesses de façon gratuite dans la rue, comme c’est souvent le cas au Caire (l’une des plaies d’Égypte que l’Ancien Testament a oublié de mentionner !). On n’a pas été importunées par la hijab police, même si la longueur de mon chemisier a parfois dérouté nos hôtes.
Ta’arof : comment jongler entre refus et acceptation

Ta’arof est une forme d’étiquette iranienne dont la signification se lit plutôt entre les lignes que dans les gestes ou les mots. Ne pas montrer son dos à des étrangers, discuter courtoisement ou utiliser toute forme d’une politesse exagérée peuvent même sembler suspects d’un point de vue occidental.
Ta’arof peut également se manifester par le refus du chauffeur de taxi ou du vendeur d’accepter un paiement – mais cela ne signifie pas pour autant que leurs activités sont à but non lucratif. Tout cela est une forme voilée de politesse à laquelle nous devons être attentifs. Il est même conseillé de refuser les invitations iraniennes à plusieurs reprises, quand on ne sait pas si ce n’est pas de la courtoisie pure.
Les Iraniens sont bien conscients de l’image de leur pays dépeinte par les médias occidentaux, ils veulent d’autant plus montrer à quoi ressemble l’hospitalité iranienne. Pour ne pas trop abuser de leur politesse, on a également invité nos hôtes au restaurant et on a cuisiné ensemble des plats irano-polonais.
Promenons-nous en Iran

Partons du principe que nous avons un temps limité pour notre voyage de rêve : deux ou trois semaines suffiront pour se perdre dans les dunes du désert près de Yazd, grimper un sommet de la chaîne de l’Elbourz, se plonger dans un champ de thé vert au nord du pays et soupirer devant la tombe du poète Hafiz à Chiraz.
L’avion est une option pratique, mais rien ne remplacera le bus avec la vue des paysages changeants qui défilent devant nos yeux : le désert brûlé de soleil du sud se transformera en pentes verdoyantes quand on rejoint le nord et ses montagnes. Cela nous donne une bonne occasion également pour parler aux gens, toujours intéressés par notre présence. Les bus de nuit circulent plutôt bien et sans retards importants, ce qui fait gagner un peu de temps pour la journée.





Les incontournables

Je laisse les descriptions détaillées de Téhéran, d’Ispahan et d’autres métropoles aux guides dédiés à l’Iran. Cependant, je voudrais me concentrer sur quelques endroits intéressants qui m’ont le plus marquée pour des raisons historiques, culturelles ou politiques. Car voyager en connaissant un minimum le contexte me semble indispensable pour éviter que notre aventure iranienne tombe dans l’oubli ou soit incomplète.
Téhéran et le nid d’espions
Le 4 novembre 1979, des étudiants iraniens prennent d’assaut l’ambassade américaine à Téhéran au nom de la révolution de l’ayatollah Khomeiny, opposé au régime du shah Reza Pahlavi. Ils demandent que les États-Unis cessent d’intervenir dans les affaires intérieures de l’Iran ; en même temps ils craignent que la CIA étouffe la révolution (car les États-Unis soutiennent depuis des années le régime du Shah Mohammad Reza Pahlavi).
Cinquante-deux Américains seront les otages de la « révolution iranienne » pendant les 444 jours qui vont suivre, provoquant la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Elles restent à ce jour très tendues, ce que montre l’établissement continu de nouvelles sanctions par l’administration Trump – sanctions qui frappent particulièrement les plus pauvres au portefeuille.
En se promenant devant le bâtiment de l’ancienne ambassade aujourd’hui, et en regardant les graffitis anti-américains couvrant ses murs, on pourrait penser que les Iraniens sont pleins de haine envers les Américains. Rien de plus faux. Les jeunes Iraniens ne s’inscrivent pas en secret à des cours de construction de bombes atomiques. Ils ne détestent pas les Occidentaux ni les Américains, comme certains médias l’affirment en montrant du doigt les murs de l’ambassade couverts de ces dessins « peu amicaux ». Pour moi, le graffiti symbolise les relations difficiles entre les deux pays, plutôt que l’aversion du peuple iranien envers l’Occident. De plus, les jeunes semblent être fascinés par la culture américaine, ce qui frustre d’autant le régime islamique. Quand j’ai photographié les graffitis, les piétons me souriaient avec une gêne manifeste, comme des enfants qui auraient fait une bêtise mais qui n’auraient pas peur de la punition.



Et oui – la politique étrangère américaine peut susciter des sentiments ambivalents chez les Iraniens. On a vu les interventions américaines dans la politique iranienne depuis des décennies, ou le coup d’État et le renversement du premier ministre iranien Mosaddegh par les services secrets américains et britanniques. Car Mosaddegh avait naïvement pensé que l’industrie pétrolière en Iran pourrait être nationalisée ; mais la production pétrolière iranienne était contrôlée par la société britannique anglo-persane, aujourd’hui BP, qui souhaitait en garder le contrôle. Comme par hasard, les réserves de pétrole en Iran sont les 4ème plus importantes au monde.
Yazd, une oasis au carrefour des déserts

Ici, la notion de temps n’a pas d’importance, l’aiguille de l’horloge s’est arrêtée voilà quelques milliers d’années. Yazd est l’une des plus anciennes villes du monde : conservée dans une architecture persane extrêmement charmante, c’est une oasis au carrefour des déserts : le Grand Désert de Sel et le Désert de Lot. Elle est également appelée ville des badgirs ou « attrapes-vent », ces célèbres tours du vent en briques dont celle de Dowlat-âbâd, bel exemple d’architecture du désert servant à la ventilation (les températures frôlant les 40°C en été).
Yazd est également le lieu de nombreux sanctuaires des zoroastriens. La religion zoroastrienne est une pré-religion dérivée des croyances originelles des peuples indo-européens, appelée familièrement « la religion du feu ». Sa chute est liée à l’expansion de l’islam sur le territoire de l’Iran actuel lors de la conquête arabe. Certains spécialistes affirment que le zoroastrisme est à l’origine des trois plus grandes religions monothéistes du monde : le judaïsme, le christianisme et l’islam.









Shiraz, jadis la poésie et le vin
Shiraz est le camp de base des touristes qui ont pour envisagent d’explorer les ruines de Persépolis se trouvant tout près de là. La ville est également le lieu de naissance du plus célèbre poète persan, Hafiz ; elle fut jadis la Mecque des poètes et des amateurs de vin. Le vin lui-même était la muse fidèle du poète, à laquelle il ne pouvait résister. Après la révolution de 1979, les autorités islamiques ont interdit la consommation d’alcool. Les vignobles ont été rasés et la viticulture est tombée aux oubliettes ; mais seulement en théorie, car vous pouvez parfois obtenir un verre de vin fait maison, sous le comptoir.


Persépolis, les années glorieuses
Persépolis, créée par les rois de la dynastie des Achéménides (Darius Ier et Xerxès), l’une des quatre capitales de l’empire perse, fut capturée et pillée par Alexandre le Grand au IVe siècle av. JC. Les ruines que nous pouvons voir aujourd’hui ont peu à voir avec la splendeur du complexe d’il y a plus de deux mille ans. Je ne recommande pas de partir en excursion sans guide – sinon on risque d’être déçu et de passer, indifférent, à côté de ces ruines auxquelles seul un contexte historique donnera de la magie.





Le nord, au revoir le désert !

Au nord de l’Iran, la province de Gilan et la côte caspienne nous surprennent avec leur humidité, nous enchantent avec leurs paysages de champs de thé verdoyants, leurs villages de montagne plongés dans le brouillard. La côte de la mer Caspienne n’est pas des plus belles, car les déchets sont omniprésents. Dans la mer, mis à part les ordures ménagères, il existe un des mets les plus chers au monde : le caviar. Bien entendu, la majeure partie de la production est destinée à l’exportation. Quant au caviar, il vaut la peine d’y goûter ici ; le prix que nous paierons sera beaucoup moins élevé qu’en Europe.



Masouleh, village suspendu dans les montagnes
Masouleh est un village suspendu au flanc du mont Talesh, près de la ville maritime de Rasht. Une fois de plus, la province de Gilan nous surprend par la richesse de ses paysages et toutes ses nuances de vert que l’on avait peine à trouver dans le sud. Le microclimat local et les fortes précipitations font de cette province l’une des plus humides et des plus capricieuses en termes de météo de l’Iran.
L’architecture de Masouleh est unique car les bâtiments ont été construits à flanc de montagne et sont reliés entre eux. Les cours et les toits servent d’espace piétonnier de la même façon que les rues, puisque le toit sert de cour à la maison située au-dessous. De ce fait, le village n’autorise pas l’accès aux véhicules motorisés, ce qui est un cas unique en Iran.



Pourquoi cela vaut-il la peine de parler avec l’Iran ?
L’Iran moderne vit une tragédie – déchiré économiquement par des sanctions de plus en plus dures, isolé sur la scène internationale, il menace, fanfaronne et promet d’obliger le monde entier à lui rendre des comptes.
L’écart entre le régime conservateur arriéré et la société moderne se creuse. De plus, rappelons-nous que ce ne sont pas les Iraniens ordinaires, ceux que nous rencontrerons sur place, qui sont impliqués dans ce conflit. Ils sont au contraire ceux qui souffrent le plus de ses conséquences. Le rial, devise iranienne, ayant perdu toute sa valeur, les prix explosent – les gens « ne jouissent plus de la vie, ils ne vivent plus« , me dit un ami iranien. Je me demande si l’Iran verra une autre révolution, comme lors de la chute du dernier shah, quand les gens n’avaient plus rien à perdre, sauf la vie.
